Home Politique Le général Beth parle de la crise burkinabè : « Il faut que...

Le général Emmanuel Beth a été ambassadeur de France au Burkina Faso de septembre 2010 à septembre 2013. En cette période électorale troublée, il nous parle des priorités pour le Burkina.

La Voix du Faso :

Un an après la chute de Blaise Compaoré, le Burkina Faso connaît de nouveaux troubles qui risquent de compromettre la transition et les élections initialement prévues le 11 octobre…                                                                                                                                                

Le général Emmanuel Beth.  

La situation actuelle au Burkina démontre une nouvelle fois qu’en politique on ne peut faire d’impasse sur l’essentiel : l’accès de tous (candidats et électeurs) aux élections qui tracent l’avenir du pays. J’espère de tout cœur qu’une nouvelle fois les différentes composantes du pays, y compris les militaires, arriveront à s’entendre et à trouver une porte de sortie à l’impasse actuelle.

Comment le Burkina peut-il retrouver la paix sociale et institutionnelle ?
Le Burkina ne peut retrouver sa stabilité et surtout sa dynamique, économique qu’en revenant à ses fondamentaux qui font la richesse de ce pays. C’est d’abord sa ressource humaine, avec beaucoup de cadres de qualité, et sa capacité à faire vivre ensemble des religions, des politiques et des ethnies différentes. Dans beaucoup de pays d’Afrique, ces questions sont essentielles et parfois difficiles alors qu’au Burkina aujourd’hui ces questions ne sont absolument pas conflictuelles. Et je dirai : pourvu que ça dure ! Il ne sert à rien de s’éterniser dans des divisions stupides sur le rôle de tel ou tel par le passé : il faut construire le Burkina de demain.

Quelles sont les priorités du pays pour s’en sortir ?
Le pays est en léthargie totale depuis six mois. La priorité, c’est le traitement de la formation et du chômage pour les jeunes car 50% des Burnikabè ont moins de 16 ans. Voilà la véritable richesse du Burkina. Il faut offrir à tous ces jeunes des perspectives d’avenir : une formation professionnelle et des perspectives d’emploi avec la mise en place d’outils de transformation, de création de valeur ajoutée locale, d’industrialisation de l’agriculture peut-être, etc. La priorité, c’est donc l’éducation. C’est également de continuer tout ce qui a été fait en matière de santé et Dieu sait que beaucoup a été fait, mais il y a encore beaucoup à faire…

Comment qualifier la période de transition du président Michel Kafando ?
Je distinguerai deux phases : 1/ Durant les six premiers mois, cette période de transition a bien démontré la capacité des Burkinabè à trouver des solutions aux difficultés et à privilégier une sortie de crise positive. Ils ont trouvé une solution, qui est la leur, évitant au pays de tomber dans le chaos. Le gouvernement de transition a fait ce qu’il fallait. 2/ La deuxième phase, ces derniers mois, montre malheureusement que l’on est tombé dans des visions plus radicales et plus simplistes. L’exemple le plus probant, c’est la loi électorale. Je regrette que cette loi n’ait pas été inclusive car, en démocratie, tout le monde a le droit de voter pour qui il veut. La Cour de Justice de la CEDEAO l’avait d’ailleurs rejetée le 13 juillet en appelant à une révision de cette loi électorale, ce qui n’a pas été le cas… On est retombé dans des considérations politiciennes, c’est dommage car ce n’est pas la culture burkinabè.

Les événements de Ouagadougou des 30 et 31 octobre 2014 n’ont-ils pas changé la donne pour toute l’Afrique où de nombreuses élections sont prévues d’ici à 2018 ?
C’est pour l’Afrique une période très sensible puisque des présidentielles sont encore attendues dans plus d’une trentaine de pays. Le phénomène Compaoré aura fait réfléchir un grand nombre d’interlocuteurs. De là à ce que les événements du Burkina précipitent l’alternance politique dans toutes ces contrées, je n’en suis pas sûr. Chacun est maître de son destin. Mais la façon dont vont se dérouler les prochaines élections au Burkina sera un excellent test.

Que peut-on attendre de ce double scrutin présidentiel et législatif ?
On peut d’abord déplorer que tous ne soient pas sur la ligne de départ. A partir du moment où les partis politiques ont fait preuve d’une certaine sagesse, il n’y a pas de raison en revanche que le scrutin en lui-même se passe mal., si la situation est bien sûr stabilisée d’ici là. Avec un premier tour de la présidentielle, qui sélectionnera les deux meilleurs, et un second tour qui sera le résultat d’alliances à construire.

Quelles devront être les priorités du nouveau président élu ?
Ses priorités devraient être – je le répète – le développement, l’éducation, la santé, la justice, la sécurité et l’agriculture avec la sécurité alimentaire. Le secteur minier, qui est aujourd’hui la première source de devises du pays, se développant par lui-même et fluctuant au gré du contexte international. Mais il faudra surtout que le président nouvellement élu privilégie d’abord l’unité et la cohésion du pays, sans vouloir revenir au passé et procéder à des règlements de comptes. Il devra avoir une vision d’avenir pour reconstruire le pays dans l’unité, quel que soit ce qui s’est passé depuis près d’un an. Sinon on vivra d’autres 30 octobre, ce qui n’est souhaitable pour personne. Le nouveau chef de l’Etat se devra également de rappeler l’ensemble des « corps habillés » à leur mission essentielle qui est la sécurité du pays.

C’est-à-dire faire rentrer les militaires dans leurs casernes ?
Ils y sont déjà, mais pas tous. Il faut que l’ensemble des responsables de ces différents corps se tournent vers la reconstruction du Burkina qui doit être leur seule priorité. Les militaires ayant joué un rôle pendant la transition, il faut maintenant qu’ils passent la main.

« Si la transition échoue, personne n’échappera à la violence ! », avait d’ailleurs prévenu le cardinal Philippe Ouédraogo, archevêque de Ouagadougou. Que pensez-vous de cette mise en garde ?
C’est une personnalité d’exception, que je connais personnellement et pour laquelle j’ai une grande admiration. Il a parfaitement raison. Force est de constater qu’au Burkina ces questions religieuses sont traitées dans le cadre d’une certaine harmonie et cohésion nationale largement supérieures à ce que l’on peut voir ailleurs. La conférence épiscopale a d’ailleurs encouragé, dans un long message le 6 septembre, les citoyens à accomplir leur devoir électoral, en appelant au « bien commun » et au respect de tous.

Que signifie cette notion de « bien commun » ?
La recherche du « bien commun » suppose la fin de certaines méthodes de fonctionnement, comme l’affairisme et la corruption, qui sont contraires à la capacité d’émergence d’un pays. Privilégier le bien commun me semble plus adapté que de parler de « gouvernance ». C’est placer l’intérêt du pays au-dessus des intérêts particuliers.

Des poursuites doivent-elles être engagées contre l’ex-président Compaoré ?
Je fais partie des gens qui pensent que cela fait partie des règlements de comptes du passé et que c’est une absurdité ! Ce n’est pas comme cela que l’on reconstruira le Burkina demain. Quel que soit le bon et le mauvais que l’on puisse lui attribuer, le président Compaoré a quand même œuvré de nombreuses années utilement pour son pays. On l’oublie trop souvent.

Que peut faire la France pour le Burkina ?
La France devra prendre en compte la nouvelle situation issue des urnes et affiner sa relation avec les nouvelles autorités pour continuer d’être un partenaire de son développement économique. Les grands dossiers bilatéraux, c’est d’abord la coopération et le développement, mais aussi les enjeux de sécurité régionaux et le Burkina est un acteur clé et sérieux en la matière. La France peut lui faire confiance.

Propos recueillis par Bruno Fanucchi

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